
Au Tchad, les organisations culturelles, jadis perçues comme des espaces de rassemblement, de cohésion sociale et de valorisation des identités, semblent de plus en plus devenir des terrains de tensions et de conflits internes. Festivals, forums culturels, associations de promotion des arts et des traditions, autant d’initiatives nées avec l’ambition louable de préserver et de transmettre les héritages culturels, finissent parfois par cristalliser des divisions profondes entre des frères issus des mêmes communautés, des mêmes territoires, voire des mêmes familles.

À l’origine, ces cadres associatifs et culturels favorisent le dialogue, le brassage et la fierté identitaire. Ils constituent aussi des opportunités majeures pour la jeunesse, en quête de repères et d’expression. L’exemple du Festival Tokna Massa demeure, à ce titre, emblématique et largement salué. Réunissant les communautés massa du Tchad et du Cameroun autour de leur identité commune, ce festival a su transcender les frontières, promouvoir une culture vivante et obtenir une reconnaissance internationale avec l’inscription du Guruna au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Un succès qui démontre que, lorsque l’unité et l’intérêt collectif priment, la culture devient un puissant levier de rayonnement et de cohésion.

Cependant, ce modèle vertueux est loin d’être généralisé. Dans plusieurs autres communautés, les initiatives culturelles sont devenues des foyers de crises répétées. Chez les Moussey avec le festival Kodoma, festival Nekim-Ma, chez les Toupouri ou encore au sein des Ngambayes autour de certains forums, les mêmes scénarios se reproduisent : conflits d’intérêts, luttes de leadership, rivalités entre élites et querelles de positionnement, souvent teintées d’agendas politiques personnels. Ces guéguerres intestines, loin de servir la culture, sabotent des rencontres pourtant essentielles à la transmission des valeurs et à l’épanouissement de la jeunesse.

Le sociologue Akoïna Maltchangbeye Amos analyse ce phénomène comme une déviation du sens même de la culture car selon lui : « la culture, dans sa fonction traditionnelle, est un espace de régulation sociale. Lorsqu’elle est confisquée par des intérêts individuels ou politiques, elle perd sa fonction de médiation et devient un facteur de fragmentation communautaire. ». Pour le sociologue, la culture ne doit jamais être un champ de bataille. Puisqu’elle est un patrimoine collectif qui exige responsabilité, humilité et vision à long terme.

En effet, le constat est d’autant plus amer que ces divisions sont souvent alimentées par des acteurs censés incarner l’exemplarité : responsables politiques, cadres administratifs ou élites intellectuelles. Au lieu de jouer un rôle de facilitateurs, certains deviennent les principaux artisans de la zizanie, imposant leur influence et tirant systématiquement les bénéfices à leur avantage, au détriment de l’intérêt collectif.

Face à cette situation préoccupante, la question de l’encadrement se pose avec acuité. Il apparaît urgent que les autorités compétentes mettent en place des mécanismes clairs, équitables et inclusifs pour réguler les organisations culturelles. Un cadre légal et institutionnel renforcé, favorisant la transparence, la participation de toutes les sensibilités et la neutralité politique, pourrait limiter les dérives et restaurer la vocation première de ces initiatives.

La culture ne devrait jamais être un facteur de division, encore moins entre frères. Elle est, par essence, un socle d’unité, de dialogue et de paix. Au Tchad, préserver cet esprit suppose une prise de conscience collective : celle des élites, des autorités et des communautés elles-mêmes. Sans cela, des espaces censés célébrer l’identité risquent de continuer à fragiliser le tissu social, au détriment des générations futures.
O. TANGUE
